Du houblon sur les talons

par MARIE-JOËLLE GROS 

            Article du 25 Avril 2009


Blonde, brune ou rousse, c’est au choix. Mais perchée sur des bottines, des sandales ou des escarpins over féminins, c’est la condition. Le «Club des buveuses de bière à talons aiguilles», sur Facebook, comptait vendredi 1 127 membres, qui se donnent parfois rendez-vous dans la vraie vie, pour déguster, par exemple, une petite mousse de printemps. Revendiquer féminité et élégance, une chope à la main, ne tombe pas sous le sens. En France, en tout cas, où 70 % des femmes ne boivent jamais de bière. Côté boissons alcoolisées, elles lui préfèrent le champagne, le vin blanc, le rosé, voire un cocktail. Question d’imageavant tout. Et celle de la bière fermente, à leurs yeux, entre beaufitude et testostérone. C’est dommage. Surtout si l’on considère en prime que la bière, c’est un peu l’anti-bling-bling.


 

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 (Reuters)


            Hérésie. C’est la styliste Stella Cadente qui a eu l’idée de fonder ce club virtuel. Surtout pour mettre les pieds dans le plat et prouver qu’on peut être élégante et aimer la bière. Quelques aficionados l’ont rejointe et s’amusent à désarçonner les garçons de café trop prompts à leur proposer un thé : «Non merci, un demi s’il vous plaît.» Ça marche à tous les coups. Sur Facebook, les nouvelles recrues s’emballent : «Je suis gold member d’office», écrit l’une ; «En ballerines, ça marche aussi», selon une autre. Notons que ce club intègre quelques membres qui ont directement à voir avec le métier de brasseur. Comme Marie-Lorraine Muller, ex-présidente de la brasserie alsacienne Schutzenberger qui, élevée au houblon, assure que le divorce entre les Françaises et les mousses est une hérésie, puisque «historiquement, la bière était une affaire de femmes». Experte en la matière, elle raconte que depuis les origines de la cervoise, et jusqu’à la pasteurisation, la bière, loin d’être une industrie, était servie comme breuvage ordinaire dans les tavernes et les restaurants : «C’était une production domestique, associée à la cuisine. Et seules les femmes brassaient.» Puis on a découvert que le houblon aidait à la conservation. C’est le tournant vers l’industrialisation et brasser devient une affaire d’hommes.

 

            Comme la France est majoritairement vinophile, la consommation de bière reste minoritaire. Même dans les rangs masculins : aujourd’hui, 34 % des hommes se déclarent «buveurs réguliers» (une mousse deux à trois fois par semaine). Petits buveurs, donc. Surtout comparés aux voisins d’Allemagne, des pays du Nord ou de Grande-Bretagne.

 

            Marta, 34 ans, bottines rouges à talons aiguilles et polonaise d’origine, glisse que «c’est peut-être pour ça» qu’elle aime tant la bière : «En Pologne, il n’y a pas de vin. Juste de la vodka ou de la bière.» Pour elle, c’est le choix numéro 2, parce que «ça saoule beaucoup moins vite, ça désaltère, c’est léger et ça rafraîchit, surtout après un effort physique, quand on est toute suintante». Elle travaille au ministère de l’Agriculture et n’a pas du tout un ventre en forme de barrique. Elle se présente volontiers comme un globe-trotter et remarque que «la quasi-totalité des pays brassent de la bière. Donc on peut en boire un peu n’importe où, et c’est souvent plus sûr que l’eau, d’un point de vue sanitaire, dans les pays chauds.» D’autant que le houblon aurait des vertus antiseptiques. A la croire, qu’on soit dans un bar pourri au fond d’un trou perdu ou dans une ville ultrachic, «la qualité de la bière reste stable». Et d’un point de vue économique, «même la marque la plus chère reste abordable». Cette Polonaise ne manque pas de tchatche.

 

            Terrasse«J’ai rien contre les blondes, mais je préfère les rousses», déclare pour sa part Renée, 56 ans, responsable marketing en escarpins. Son moment préféré, c’est quand elle prend le temps de se poser au soleil : «Bière et terrasse, ça marche ensemble. C’est une rupture dans mon rythme, une pose, un moment délicieux où je regarde les gens en prenant mon temps.» C’est sans doute plus facile pour une femme de commander un demi en terrasse qu’au comptoir. «Les bistrots sont des lieux hautement masculins en France, alors qu’en Allemagne ou en Irlande, on voit des tablées de femmes dans les pubs», poursuit Ysabel, en bottes sombres sur talons hauts. Elle travaille chez Guy Savoy. Pour elle, la bière, c’est avant tout «la boisson du brassage social, de la parité». En version pinte pour les hommes s’ils y tiennent. Et dans des verres fins pour les femmes. On apprend au contact de cette petite bande que bière et milieux sociaux ont à voir. D’après des études de marché, les gens modestes et ceux qui, à l’inverse, sont très fortunés n’ont aucun problème avec l’image de la bière. Tandis que les strates du milieu font une sorte de blocage.

 

            Au terme de plusieurs tournées, les buveuses de bières à talons aiguilles ne tanguent pas. Elles sont juste de plus en plus lyriques. Ou délurées. Comme celle-ci, qui lance : «Le summum du chic, ce serait de débouler dans un hôtel super classe et de commander un demi. Le champagne, c’est tellement plouc.»