Le Monde du 31 Avril
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UNE BOISSON DE FEMME

 

La bière serait-elle le dernier combat du féminisme ? La styliste Stanislassia Klein a fondé le Club des Buveuses de Bière à Talon Aiguilles. Pour en finir avec les clichés.

 

Le Club des  Buveuses de Bières à Talons Aiguilles est, de l’aveu même de sa fondatrice, la styliste Stanislassia Klein, créatrice de Stella Cadente, une revendication un brin provocatrice née d’une expérience quasi quotidienne de sexisme. Amatrice de bières depuis un séjour au Royaume-Uni, où elle a découvert l’ambiance des pubs et le plaisir des bières brunes avec fau col s’il vous plaît, elle vit avec un ancien rugbyman… qui adore le thé. Résultat, par un bar, un café ou une terrasse où on ne lui serve l’eau bouillie dont elle ne sait que faire, tandis que monsieur reçoit la mousse qui prouve son appartenance au sexe fort !

 

« Pour une femme, la bière constitue un des derniers interdits et donc un espace de liberté à conquérir, s’amuse Stanislassia Klein. Il n’y a qu’à voir la tête des gens lorsque, perchée sur de vertigineux talons aiguilles, je m’accoude au comptoir d’un bar pour commander ce merveilleux breuvage, désaltérant à souhait par son amertume savamment contrôlée ! Les habitués se tournent alors vers moi, l’air rogue et l’œil torve, prêts à mordre qui piétine leurs derniers espaces de masculinité affirmée : la bière ! »

 

Pour tordre le goût au ressentiment, Stanislassia a fondé en 2008 le Club des Buveuses de Bière à Talons Aiguilles, une décision prise avec légèreté qui a très vite trouvé un écho étonnant sur Facebook. Il réunit aujourd’hui près de 2200 amatrices, dont certaines avouent ne pas oser boire de la bière en public ! De fil en aiguille, ou plutôt de tirage en demi, le club a choisi de répondre au machisme, non en manifestant, mais en organisant six fois par an des rencontres dans les bars qui veulent bien les accueillir. Objectif : ne plus être la seule femme à oser y boire de la bière. « Les hommes sont évidemment les bienvenus, il ne s’agit pas de remplacer un sexisme par un autre, précise Stanislassia Klein. Le seul droit d’entrée tient au dress code imposé aux femmes : pas de talons, pas de demi ! » De fait, la centaine de femmes qui se retrouvent dorénavant ainsi ne ressemblent ni à des suffragettes, ni à des camionneuses, ce sont simplement des épicuriennes qui apprécient de partager un plaisir commun. « L’ambiance bon enfant qui règne dans nos rencontres n’est pas sans rappeler les bistrot des années 1950 et 1960 où l’on se côtoyait et partageait à l’occasion opinions et verres de bière, indique la styliste. Des moments de convivialitéje n’ai pas à me justifier d’aimer la Guiness comme dans tous ces lieux léchés, aseptisés, pour tout dire politiquement corrects, qui font florès. »

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Dans le Nord aussi

 

Bières, féminité et convivialité forment un cocktail gagnant puisque, le 1e mars dernier, un deuxième club a vu le jour, celui des Buveuses de Bières à Talon Aiguilles du Nord. En deux mois, celui-ci réunit déjà sur Facebook près de 300 membres. Pour sa cofondatrice, la brasseuse Anick Castelain, si la consommation féminine de bière est peut-être plus courante dans le Nord qu’ailleurs, elle n’en souffre pas moins de stéréotypes : une femme est censée n’aimer que la bière blanche ou aux fruits…

 

Selon l’Association des brasseurs de France, la bière est la boisson alcoolisée préférée de 30% des Françaises, une réalité qu’il est temps de révéler au grand jour.